 
« JE VOULAIS ETRE MARIN -PECHEUR».
1934 : Je venais d'avoir 5 ans. Première rentrée scolaire à l'école libre paroissiale de St Martin de Brem sur la côte vendéenne, entre les Sables d'Olonne et Saint Jean de Monts. Mon père travaillait à l'entreprise Pouclet et ma mère à la maison pour notre famille de huit personnes au total : nous étions heureux. L'instituteur, déjà âgé, se faisait aider par ses deux filles célibataires, Thérèse et Odile. A l'école des garçons, nous étions environ 60 dans une classe unique. Tous en sarrau, en culotte courte, été comme hiver, sabots de bois et bas de laine tricoté »es par la grand'mère de Coëx qui faisait elle-même sa laine au rouet. En 1937 l'instituteur Mr Bossard prend sa retraite, ainsi que ses deux filles. Il fut remplacé par un autre Mr Bossard, jeune instituteur et sans lien de parenté. Nommé directeur de l'école libre des garçons, il se faisait aider par son épouse qui prenait les plus petits parfois, les après-midi. En 1937-38 la classe comprenait 58 élèves. Avec ce jeune instituteur les méthodes changeait et l'enseignement devenait plus intéressant.
1939. A la déclaration de guerre, Mr Bossard Alexandre fut mobilisé, mais il fut renvoyé dans ses foyers et ajourné de l'armée, pour cause de mauvaise vue. Pendant son absence il avait été remplacé par un instituteur du pays Benjamin Frioux.
1940 : Les populations du nord-est de la France fuyaient devant l'arrivée des troupes allemandes. Les routes étaient encombrées par les réfugiés, mais aussi par les soldats français dans un désordre indescriptible. A St Martin de Brem aussi ces réfugiés arrivaient avec leurs maigres bagages. Malgré les restrictions qui nous étaient imposées, ils ont tous été bien reçus. Ils venaient surtout du département des Ardennes, soit de Charleville-Mézières, soit de Revin. Les troupes allemandes avançaient rapidement et c'est ainsi, alors que Maurice et moi, nous étions à jouer sur le bord de la route, un side-car, monté par trois soldats allemands, armés jusqu'aux dents, fit son entrée, en direction de la Gachère. Ils étaient en reconnaissance pour voir s'ils allaient rencontrer de la résistance armée.
Quelques soldats belges s'étaient retranchés en forêt d'Olonne dans la colonie de vacances de St Vincent, à la Chênaie, derrière la Sainte Emilienne appartenant au Père Grelet, curé d'Olonne. Ces soldats belges n'opposèrent aucune résistance. Ils furent faits prisonniers et probablement envoyés dans un stalag en Allemagne. C'était à la fin juin.
1941. Le 30 mai, on nous conduit, deux camarades et moi en voiture à cheval, à St Gilles sur Vie pour le certificat d'études. A partir de ce moment-là, les études étant terminée j'entrais dans le système du travail. J'allais avoir 12 ans. Dans cette période de début de guerre la misère étant de plus en plus importante à la maison. Mon père, un homme rude et courageux, chercha du travail à la Chaume, du côté des conserveries. Il se fit embaucher à l'usine Graciet, gérée par Mr Jules Courtois. Toute la famille est venue s'établir à la Chaume. Les vacances scolaires étant proches, je fus placé dans une ferme de la commune de St Martin de Brem et qui s'appelle toujours les « Abattis d'en bas »
Angélina Fondain tenait un café dans le village de la Gachère. Un jour elle voit entrer un officier supérieur allemand. Elle eut très peur ! Ces arrrivants, à l'uniforme vert que l'on appelait vert de gris en imposaient et n'inspiraient pas confiance. Cet officier la rassura en lui rappelant que, quelque mois plus tôt, il venait en civil au café, car il était ingénieur civil sur le chantier de l'écluse de la Gachère, comme grand patron!
1943. A 14 ans, sur les recommandations du curé Barreau, je fus inscrit à la Mutualité Sociale Agricole, comme ouvrier agricole, ce qui me permettait de conduire un attelage de 6 bœufs pour les labours et tous les travaux de la ferme. Cependant je ne souhaitais pas rester dans l'agriculture. Mon objectif était de devenir MARIN PECHEUR.
A environ 800 mètres de la ferme, l'armée allemande avait installé trois batteries de trois canons de 88 m/m. Il ne restait dans les fermes que les hommes non mobilisables en 1939 et les jeunes de moins de 15 à 18 ans. L'armée allemande réquisitionnait les jeunes pour travailler à la construction des blockhaus pour le Mur de l'Atlantique . Dans le Bocage c'était pour installer des « asperges de Rommel ». C'était des pieux en bois, placés aux 4 coins des champs et reliés par un fil central à une mine en plein milieu Elle explosait si l'on touchait à un seul pieu. Ce dispositif était en place dans les lieux susceptibles de recevoir des parachutages ou des planeurs alliés.
A la ferme nous avons caché un cousin, agriculteur à Aizenay et qui avait refusé de partir au STO Service du Travail Obligatoire, en Allemagne, de la classe 1943. Camille Simonneau. Nous prenions de grandes précautions. Il allait dormir dans le foin des étables avec le bétail ; il a beaucoup aidé à la ferme et il est resté jusqu'à la débacle des Allemands.
Nous avions parfois la visite de marins-pêcheurs de ST Gilles qui venaient en vélo nous proposer du poisson en échange de nos produits. On s'éclairait à la bougie ou à la lampe à pétrole quand il nous en était attribué, mais en ce qui concerne la nourriture, dans les fermes on n'en manquait pas.
Les distractions pour les jeunes que nous étions étaient rares. Sur la commune de Bretignolles et sur le chemin qui mène à la mer, à la Garenne, il y avait un café avec une grande salle et un plancher en bois. Propriétaire : Deminier. Tous les jeunes de la région, des villages et fermes avoisinantes, se trouvaient au bal que le patron organisait. Il y avait également, au village des Granges, à l'entrée de la forêt d'Olonne, un autre café qui organisait, avec un accordéoniste, un bal où les jeunes venaient danser. C'était chez « Bichette » . Les souliers de cuir n'étaient plus remplacés quand ils étaient usés : il fallait se contenter de danser avec des « talonnettes », ces semelles de bois, recouvertes de cuir et fermées au talon. Pour éviter une usure trop rapide, on clouait sous la semelle des petites bandes de caoutchouc. Il valait mieux se mettre pieds nus pour danser la valse. C'était les seules distractions. Le soir il fallait rentrer assez tôt, à cause du couvre-feu. Ceux qui étaient pris sans « aussweiss » par une patrouille allemande étaient conduits à la Kommandatur et passaient la nuit à cirer les bottes des officiers allemands ; ce qui était très humiliant.
1944. 6 juin : débarquement des alliés en Normandie.
1944 . 15 août au matin. Nous fûmes réveillés par une énorme canonade. Toutes les salves d'obus étaient dirigées vers la mer. C'était les bateaux allemands qui fuyaient le port de Saint Nazaire, essayant de rejoindre la base sous-marine de la Palice à la Rochelle. Les Avisos anglais qui se trouvaient au large tiraient sur cette petite escadre en fuite. Le Thélus, fut coulé ainsi que deux autres bateaux au large de la plage de la Sauzaie, à Bretignolles. Un quatrième a pu s'enfuir.
Le moral des soldats de l'armée allemande est très bas. Parmi eux des Alsaciens, incorporés de force. Ils se faisaient appeler les « malgré nous », car ils se considéraient, avec raison, de nationalité française. Parmi eux, sur la batterie de canons de la Salibaudière, un artilleur qui cherchait à déserter l'armée allemande. Il se mit en relation avec une famille de vignerons, les Tessier, de la Frémière. Courageusement ils acceptèrent de le cacher sans connaître le temps que cela pouvait durer. Le père Philémon décida que l'endroit le plus sûr était la cave où il y avait non seulement des barriques mais aussi des fûts que l'on appelait des demi-nuids et qui avaient la contenance de deux barriques. La cache fut préparée dans l'un de ces tonneaux. Il y resta une quinzaine de jours jusqu'au départ de ses camarades. Ceux-ci, avant de s'enfuir ont commencé par saboter les canons, en faisant éclater les culasses.
Nous avions un cheval que nous attelions au char à banc, pour aller à la messe le dimanche ou à d'autres cérémonies, ou encore à la foire de la Mothe-Achard. Ce jour-là, 5 'feldgraun', les « verts de gris », passèrent à la ferme et s'emparèrent de notre cheval, ils l'attelèrent au char à banc et partirent avec. La nouvelle de leur départ fut très vite connue dans tout le pays. L'alsacien de la Fremière put enfin sortir de son tonneau. Par la suite, étant français, il s'engagea dans la Marine Nationale.
1945 : 8 mai : capitulation du pouvoir nazi, sans condition. Henri, le patron de la ferme et son frère Louis reviennent de la captivité en Allemagne. A l'insu des Allemands nous avions caché deux fusils de chasse. A 15 ans je suis devenu chasseur et le gibier ne manquait pas.
1949 : avec le retour des prisonniers, ma présence à la ferme où j'étais ouvrier agricole depuis 1942, ne se justifiait plus. Un jour Cléophas, le mari d'une sœur de mon patron, Léa, passe dans sa famille aux « Abattis ». Il était adjudant au Service de Recrutement de Rennes. Il me demande quand est ce que je dois partir pour le service militaire. Etant l'aîné de dix enfants, et donc soutien de famille, je pensais être dispensé, mais comme je ne souhaitais pas rester paysan, je lui réponds que j'aimerais faire ce service. Il me demande dans quelle arme. Tout naturellement dans la Marine.
C'est aussi l'année de mon premier pèlerinage national à Lourdes. Un très long voyage, avec un groupe de St Martin dans un car Tesson de Landevieille, fonctionnant encore au gazogène.
1949 : 18 octobre ; incorporation dans une Compagnie de Fusilliers marins: vêtements militaires avec des sabots de bois, en attendant de recevoir le sac de marin.
1950 ; Toulon . Notre compagnie était chargée de surveiller les dépots de munition et de carburant, notamment près de Saint Mandrier. Au bout de quelques jours je fus détaché comme cambusier, commis aux vivres et distribution des rations alimentaires. Comme cambusier j'étais dispensé de garde soit en caserne, soit sur les postes extérieurs. J'avais des responsabilités et cela me plaisait.
Dans l'arsenal de Toulon, près de la caserne il y avait des baraques qui avaient servis, à la fin de la guerre, pour y garder les prisonniers allemands. Depuis un mirador installé sur un toit on voyait les bateaux qui s'étaient sabordés le 27 novembre 1942, avant que les armées nazies ne s'en emparent. Ce fut une catastrophe pour la marine nationale. Nous avions la visite des plongeurs-scaphandriers de l'Arsenal qui travaillaient dans la rade à la récupération de la ferraille et des munitions.
A l'occasion d'une sortie en permission sur le boulevard de Strasbourg à Toulon, je fus interpellé par un officier de marine. C'était l'Alsacien, déserteur de l'Armée Allemagne que la famille Tessier hébergé à la Frémière. Il m'avait reconnu. Engagé dans la Royale, au bout de 5 ans, il est devenu second maître. Quelques années plus tard la famille Tessier m'apprit son décès des suites de maladie.
Passant des week-ends chez l'aumônier Bougniol il m'arrivait de servir la messe. Par la suite le commandant de compagnie Molinari m'encourageait à faire carrière dans la marine nationale. Or c'était la guerre en Indochine et dans la spécialité où je me trouvais, j'aurais été bon pour aller sur le Mékong aux trousses des « Chintoks » : ce qui ne me tentais guère. JE VOULAIS ETRE MARIN-PECHEUR. Après 14 mois et 6 jours je fus démobilisé le 24 décembre 1950.
1951 : N'ayant pas d'embarquement pour la pêche, je me suis inscrit à la mairie des Sables comme chômeur. Dans leur fuite les troupes allemandes avaient fait beaucoup de dégats. C'est ainsi que j'ai travaillé au déblaiement du Casino de la Plage, au nivellement des block-haus, à la récupération des munitions et à l'enlèvement de tout ce qui avait été abandonné à leur débâcle.
1951 : mars. Lors d'une rencontre avec un cousin du côté de notre grand-mère de Coëx, Pierre Morin, de St Gilles, j'apprenais que son père, Florent marin-pêcheur cherchait un matelot, pour le remplacer car il allait partir au service militaire. Je fus embarqué sur sa pinasse « La Bonne Brise » comme inscrit maritime provisoire, matricule 5542. C'était un bateau de 8 mètres, armé à la pêche côtière. Nous sortions pour la journée au chalut. L'été, c'était la sardine au filet droit. Lors de ce premier embarquement et des autres, j'étais d'autant plus heureux que je n'avais jamais le mal de mer.
Louis Chavantré, un marin sablais que j'avais rencontré au service militaire à Toulon était devenu pour moi, un très bon copain. Il naviguait sur le chalutier-thônier JUSQU'AU BOUT, dont le patron était Cyprien Daviet. Par Louis j'appris qu'il y avait là une place de matelot à prendre. Je n'ai pas hésité. Je me suis fait débarquer de La Bonne Brise et le 17 juillet je partais pour la pêche au thon dans le grand large sur le 'Jusqu'au Bout'. Nous partions pour une marée de 15 à 20 jours, peut-être plus, mais comme je n'avais jamais été mousse, il me fallait tout apprendre : prendre le quart, tenir le gouvernail, s'occuper des engins de pêche, donner un coup de main à la cuisine...
Après la campagne de thon, il fallait préparer le bateau pour la pêche d'hiver, au chalut jusqu'au printemps qui se pratiquait à une trentaine de milles nautiques au large des Sables, aux abords du plateau rocheux de Rochebonne.
Pendant les périodes d'hiver, quand le mauvais temps nous empêchait d'aller en mer, nous nous rendions à l'Ecole des Pêches pour y préparer les diplômes professionnels, tel que le certificat de capacité à la pêche, permis de conduire les moteurs marins, certificat de radio-téléphoniste, dans l'idée de devenir, peut-être un jour, patron de pêche.
1953 : 8 avril, à St Gilles examen pour obtenir le Certificat de Capacité, ce qui allait me permettre de prendre le commandement d'un navire de pêche. Par la suite il m'est arrivé d'aller sur un chalutier pour remplacer un patron de pêche retenu à terre et permettre à un bateau de quand même faire sa marée. En fait celui qui commandait en mer, c'était un ancien de l'équipage, qui n'avait pas de diplôme, mais l'expérience.
Cela me permettait de me perfectionner avec des hommes qui avaient beaucoup navigué , sur des bateaux à voile, comme les Dundée, et avaient pratiqué différentes pêches, thon, chalut, sardine, casiers...
J'ai continué de fréquenter l'école des pêches en vue du permis de conduire les moteurs marins sur des bateaux de plus de 50 tonneaux et avec des moteurs de plus de 100 CV, pratiquant la pêche au-delà de 50 milles marins ; ce qui était le cas pour le thon. En 1957 Certificat de Radio Restreint, car tous les bateaux qui pratiquaient la pêche au large s'équipaient de TSF, Radiogonio et Sonar électrique.
1953 septembre. C'est aussi sur le Jusqu'au Bout que j'ai subi mon baptême de tempête. A la marée d'équinoxe, nous avons été victimes d'un ouragan d'une rare violence. Alors que nous étions en pêche dans l'Ouest-Sud-Ouest, au large de Penmarc'h, à proximité du plateau continental, le temps était calme, mais avec une houle énorme.
Avec nous trois bateaux de type Dundée de l'ile de Groix, et un bateau sablais que nous avons reconnu pour être le T'EN FAIS PAS. Il était plus en direction de la terre, dans notre Est. Nous n'avions pas de moyen radio pour correspondre. Nous nous sommes rapprochés de lui en fin d'après-midi. L'état de la mer, la basse pression barométrique laissaient prévoir un fort coup de vent. Cyprien, le patron de notre bateau et le patron du T'en fais pas discutaient de la meilleure décision à prendre. Notre patron prit la décision de quitter ces parages réputés dangereux. Pour trouver une houle moins forte et prendre le large nous fîmes route vers le WSW. Tout en préparant notre voilure en prévision d'une mise « à la cape », trinquette, voile carrée et voile de tape-cul, avec des ris afin de réduire nos voiles au maximum.
Le patron du T'en fais pas qui avait fait une bonne pêche, avec des poissons de 8 à 15 kilos décida de rester sur cette zône de pêche, espérant que la tempête ne serait pas trop violente. Ce qui ne fut pas le cas.
Une dizaine d'heures après notre appareillage vers le large, des vents d'une rare violence nous ont obligés à stopper et à mettre le bateau à la cape. La voilure était prête, les sabords grand ouverts. Nous avons « saisi » avec des cordages tout ce qui pouvait bouger sur le pont. Le patron nous fit entrer à l'intérieur du bateau, avec interdiction de sortir car nous aurions risqué d'être emportés par un coup de mer. Nous avons mis à la mise à la cape, car la mer était toujours aussi démontée sous les rafales de vent, mais notre patron avait pris la meilleure décision. La tempête a duré plus de 24 heures, et avec la hauteur de la houle, les déferlantes pouvaient nous balayer.
Beaucoup de thoniers des ports de l'Atlantique se trouvaient sur cette zône. Les Vendéens purent rentrer dans les ports bretons. Les thôniers sablais relachèrent à Belle-Ile. Nous étions sans nouvelle du « « T'en fais pas », avec ses 22 mêtres, c'était le plus grand bateau thonier du port des Sables. Mais on ne le revit pas. Nous avons été les derniers à le rencontrer avant disparition . Ce bateau était monté par un équipage de 7 marins. Le patron qui était jeune s'appelait Maurice Tron. Aucun corps, aucune épave n'a été repêchée. Cette tempête a causé la perte de 55 marins dans le Golfe de Gascogne. Le « jusqu'au Bout » sur lequel j'étais, se trouvait être un bateau récent puisque construit en 1949 par les chantiers navals Batifort. Il mesurait 14 mètres avec un moteur CLM de 75 chevaux. Nous étions à bord 6 hommes d'équipage, le patron Cyprien Daviot, le mécanicien Serge Clouteau, les matelots Louis Chavantré, Roger Bernard et moi-même, ainsi que le mousse Georges Daviot, fils du patron. Nous étions dans le WSW de Penmarch et dans le Sud Est des hauts fonds de la Chapelle. Quand le vent s'est calmé, après plus de 24 heures à la cape, nous avons fait route vers les Sables, où nous sommes rentrés sans avarie.
1953 : J'habitais chez mes parents, 63 rue Haute à la Chaume. Avec un très bon copain, marin lui aussi, Charles Mornet, quand nous étions à terre, nous allions souvent prendre un verre. C'était au café-épicerie, au coin de la rue du Regard et de la rue du Docteur Canteteau. C'est là que je rencontrai une très jolie jeune fille, Régine qui deviendra ma femme. Son père était marin - pêcheur et patron de la pinasse: « Vers le Calme ». L'été, il pratiquait la pêche à la sardine et, l'hiver la pêche côtière au chalut à crevettes.
Régine réparait les filets, sinon elle allait aider au café-épicerie. Nous nous sommes plus l'un à l'autre rapidement et fréquenté, avec le projet d'un éventuel mariage. Son père est décédé d'une maladie foudroyante et nous nous sommes mariés le 24 octobre 1953.
Désemparée par la mort de son mari, la mère de Régine nous a demandé d'aller habiter chez elle. Ce fut dans une pièce qui était mise en location l'été pour des estivants. Nous avons accepté. A l époque j'allais sur le chalutier Jeanne Héméa. Régine réparait les filets. Elle était rémunérée comme l'équipage, en percevant une demi part.
Dans une page du journal Ouest-France, difficile à dater on pouvait lire: « Si le marin partait en mer, sa femme jouait un rôle important à terre et notamment dans la réparation des filets ou dans les nombreuses conserveries qui dressaient leur cheminée dans le ciel sablais, On dénombra jusqu'à 14 usines. On appelait « garçonnes » les femmes chargées de l'entretien des filets à sardine. Le poisson se prenait dans les mailles d'un filet bleu appelé « rets ». Quelquefois les sardines étaient pourchassées par les bélugas, des squales de la famille des requins. Pour se nourrir ces prédateurs venaient manger jusque dans le ret ce qui provoquait de très grosses avaries aux filets.
Certaines pinasses embarquaient des pétards, vendus à la Coopérative, dans le but de provoquer une explosion quand on les lançait à l'eau. Les bélugas étaient effrayés et l'on pouvait continuer la pêche sans avarie.
C'était dangereux. Un marin chaumois, Paul Testamalle, a eu la main droite déchiquetée par l'explosion prématurée d'un pétard qu'il s'apprêtait à lancer. A la suite de cet accident, l'usage de ces pétards fut interdit. Les femmes devaient réparer les filets aussitôt pour que les sardiniers les reprennent le lendemain. Ces ramendeuses installées sur les quais faisaient très couleur locale et intriguaient les estivants par leur franc-parler. Aux Sables elles étaient aussi nommées « tapineuses. » Elles étaient agacées par le bruit des caméras super-8 avec lesquelles des estivants les filmaient. A l'un d'eux qui demandait comment elles étaient rémunérées. il fut répondu: "Tu vois bien que nous sommes payées au trou". L'estivant a dû penser qu'il suffisait de faire des trous pour être payé.
1955 : En août, je naviguais sur le Souverain des Ondes, un chalutier neuf construit aux chantiers navals Vallée frères, pour les deux frères Alfred et Noémi Baud. Ce bateau était armé au chalut et nous gagnions bien notre vie; nous allions sur le plateau de Rochebonne, à proximité des roches où le poisson était abondant. Beaucoup d'avaries et des filets déchirés. J'ai navigué sur ce bateau avec la famille Baud, pendant cinq années. J'y ai fait embarqué mon jeune frère Yves, comme mousse, car lui ausi voulait être marin.
1956 : achat d'un petit terrain à la famille Bénatier, au 169 de la rue Joseph Bénatier à la Chaume, en vue de construire. Au début, notre maison était la seule au milieu des jardins: ni eau, ni électricité; le quartier est né quand la ville a fait installer l'électricité, ce qui a eu pour conséquence la vente des jardins pour la construction.
1959 : naissance de notre fils Philippe.
1960 : La pêche à l'appât vivant (anchois et petites sardines) était en plein développement et les bateaux qui la pratiquaient gagnaient de bons salaires. En décembre je trouvais un embarquement sur le Daniel Robert qui armait depuis deux ans pour la pêche à l'appât vivant. L'hiver pour nous c'était la pêche au chalut de fond, mais, dès le mois de mai, nous préparerions le bateau pour la pêche au thon qui se prolongeait, si le temps le permettait, jusqu'à la fin septembre. C'est alors qu'en septembre et durant les grandes marées d'équinoxe nous courrions le risque de tempêtes. En fin de saison le poisson migrait vers le grand large et le golfe de Gascogne devenait dangereux.
1961 : C'était une pêche très intéressante mais plus fatigante que la pêche au thon à la ligne trainante que j'avais pratiqué à bord du JUSQU AU BOUT et VADROUILLEUR, La durée des marées pouvait être de 15 jours à un mois en mer, au lieu de 8 jours à l'appât vivant.
1961 : année terrible pour les marins-pêcheurs. C'est au mois de juillet que le LOULOU & le TANIT ont sombré. Nous étions à bord du Daniel Robert. Le poisson se prenait assez facilement et notre marée se terminait. Les grands clippers bretons qui travaillaient dans le grand large, bien au-delà du golfe de Gascogne, signalaient de fortes rafales de vent, en disant qu'ils se mettaient à la cape. Le 12 juillet, nous quittons ces lieux en faisant route vers les Sables. Quand les premières rafales de vent sont arrivées sur nous, nous étions dans le Nord de Rochebonne, à une trentaine de milles, dans l'Ouest des Sables. Quand nous sommes arrivées en rade des Sables la mer était énorme et pour d'autres ce fut la catastrophe.
Le Loulou, un thônier-ligneur, faisait route terre lui aussi, mais il avait depuis quelques jours des problèmes de radio et il ne donnait pas de ses nouvelles. On savait qu'il avait fait escale en Espagne. Sur le Loulou il y avait 5 marins, très jeunes: le patron Paul Martin et ses deux frères Elie et Serge, Marius Jarny et Claude Faugeron, tous du pays. Tout espoir de les retrouver corps et biens disparut quand une porte de cabine et des débris lui appartenant ont été découverts par le thônier-ligneur « Pas sans peine ». Le patron Victorien Viaud connaissait parfaitement le Loulou.
Le 13 juillet c'était le TANIT qui était porté disparu, avec son équipage de 4 marins chaumois, alors qu'ils faisaient route vers le port. Dans l'équipage il y avait le patron Pierre Sire, son frère Charles, Albert Retureau et Louis Huguet.
Dans cette tempête, un bateau de l'île d'Yeu est également disparu, avec 7 marins à bord. Pas moins de 16 disparus au total pour la Vendée. Les équipages de thoniers espagnols qui étaient en pêche dans le Golfe de Gascogne eurent aussi de nombreuses disparitions corps et biens.
1963 : Notre nouvelle maison était terminée. Nous pouvions y habiter. Régine y avait ouvert une petite alimentation sous l'enseigne SPAR, ce qui permettait aux familles de ce nouveau quartier de s'approvisionner sans avoir à aller jusqu'aux magasins du centre de La Chaume. Je continuais mon métier de marin.
1966 : Le docteur Borel, médecin des gens de mer diagnostique un problème de colonne vertébrale: après avoir navigué sur 14 bateaux de toute taille et pratiqué différentes pêches, à 37 ans il me faut changer de métier.
NOUVEAU CAP.
Sur Olonne, dans le bassin des Chasses, il y avait de l'ostréiculture; étant « inscrit maritime » j'étais prioritaire pour une concession de parcs à huitres. Un lotissement d'une vingtaine de parcelles allait être attribué. J'ai fait immédiatement une demande de concession. Très rapidement j'ai obtenu un parc d'une cinquantaine d'ares. Afin de commencer l'exploitation de ce parc, j'ai débarqué du Daniel Robert, pour pratiquer la pêche côtière, qui me laissait plus de liberté.
1964 4 mai : embarquement avec mon beau-frère, René sur son bateau, le Clymène pour la saison d'été à la sardine au filet tournant. Ce qui laissait du temps pour préparer les claires à huitres.
C'est au cours de cette saison que survint sur le Clymène incident qui aurait pu tourner au drame. C'était à la fin de la saison, au moment où la sardine migre plus au Nord et la pêche de déplace entre Belle-ile et l'ile d'Yeu. Pour être sur les lieux un lundi matin à la première heure, il fallait partir des Sables le dimanche soir. Restant toute la semaine sur zône , nous pouvions relâcher chaque jour au Croisic où notre pêche était vendue aux usines bretonnes .
C'e dimanche de septembre, dès le départ des Sables j'étais de quart avec « Néness », un charpentier de navire le reste de l'année et qui embarquait pour la saison de la sardine. C'était le premier quart de la nuit. Après environ une heure trente de route un très épais brouillard nous enveloppa. La visibilité est devenue nulle. Je suis descendu prévenir le patron René et lui demander les consignes pour la suite de la route. IL me dit de ne rien changer, ni du cap, ni de la vitesse qui était environ de 8 nœuds , en me recommandant de ne pas descendre en dessous de 50 mètres d'eau au sondeur. Ce que nous avons respecté. Au terme de ce temps de quart, je descendis dans la chambre pour rendre compte et prendre les consignes à transmettre à l'équipe montante pour la relève. Il répondit : « Ne changez rien, mais restez très vigilants. » J'ai donc réveillé les deux remplaçants. C'était Charles C. et Gaby E. tous les deux titulaires du brevet de patron. Je leur communique les consignes avant d'aller dormir.
Après 4 heures de route environ, vers la fin de leur quart,, nous fûmes réveillés par un grand choc et des craquements remontant du bateau. Tout l'équipage, soit 10 hommes, s'est retrouvé sur le pont. Le bateau était échoué sur une énorme roche plate que nous devinions avec nos projecteurs électriques. Et devant nous des tamaris. Nous avons constaté que nous avions « fait côte ». Le patron René, a eu le réflexe de mettre le moteur en marche arrière. Nous entendions l'hélice qui commençait à battre l'air, mais très vite l'arrivée d'un grosse lame de houle nous a fait déraper en eau profonde. C'était au sud de l'Ile d'Yeu, à la Pointe des Corbeaux. Tout en écopant, avec tout ce que nous avions de seaux et de pompes, nous avons pris la route des Sables. IL faisait nuit et nous ne pouvions mesurer l'importance des avaries. Par bonheur nous avons pu rejoindre le port des Sables. La merJ était haute à l'arrivée: ce qui nous a permis de nous jeter en catastrophe sur la cale des chantiers Vallée. A marée basse nous avons constaté que la quille était très endommagée sur une longueur de 5 mètres. Le manque de vigilance des hommes de quart aurait pu être lourd de conséquence. Si le bateau n'avait pas été neuf, nous aurions pu tous y rester. Les réparations une fois terminées, nous avons repris la pêche et là, j'ai terminé ma saison sardinière.
Le bateau ayant désarmé en fin de saison, j'ai travaillé tout l'hiver, sur les claires pour les ensemencer de naissains au printemps.
Après avoir garni ma concession, il me fallait attendre dix huit mois au moins pour commencer la vente de mes premières huitres. Entre temps j'avais trouvé du travail dans cette profession.
1965 : 2 septembre: j'assurais l'entretien d'un petit bateau appartenant à un ami parisien qui s'en servait pendant les vacances d'été; il était très content que j' entretienne ce bateau que j'avais armé pour la pêche côtière. Cela me permettait aussi de conserver une couverture sociale et de cotiser à la Caisse de l'Enim.
Débarquement définitif du métier de marin le 16 mai 1967. Depuis l'incorporation dans la Royale à Pont Réan le 18 10 1949 à ce jour, j'ai eu le statut de MARIN durant 189 mois et 4 jours.
DE LA PECHE A LA CONCHYLICULTURE
1964 : conchyliculture. Recherche de naissains pour ensemencer les parcs à huitres. Emploi aux viviers de l'Hermitage durant deux années. Apprentissage d'un nouveau métier, celui de l'élevage et de la commercialisation de tous les coquillages et de la conchyliculture.
1970 : sur proposition du Crédit Maritime , après dépôt de bilan, d'un ostréeiculteur professionnel, je fus sollicité par le Directeur Mr Belaud pour une reprise, à l'issue de cette faillite. Il ne restait ni client, ni fournisseur et pas même un parc exploitable pour la culture des huitres. J'acceptais malgré tous les risques en cours. Après consultation des professionnels de l'Aiguillon sur Mer il fut décidé d'une constitution de coopérative de conchyliculture dans la zône ostréicole de la rivière du Veillon, sur la commune de Talmont Saint Hilaire. Ce sera la « Coopérative Sudvendéenne Concylicole » ou COSUVECO J'en assuma la direction. Après un début très difficile et beaucoup de travail, suite au dépot de bilan de ce professionnel, cette reprise put se régler favorablement. Il y fallait de la volonté, beaucoup d'audace et de l'organisation. Pour cela je pouvais compter sur le sérieux des actionnaires de la Cosuveco qui ont fourni de la marchandise de très bonne qualité et ont permis de refaire une clientèle de choix. Après plus de quanrate années depuis cette très difficile reprise, la Cosuveco est toujours en activité. Mission réussie.
LE BENEVOLAT
Subissant alors d'importants problèmes de santé, j'ai dû cesser toute activité professionnelle. Ce qui fut fait au 19/08/1981
J'ai continué dans le bénévolat avec différentes associations, parmi lesquelles la Croix- Rouge Française qui forme des secouristes. Puis la SNSM (Société Nationale des Sauveteurs en Mer) où je suis entré en 1980 comme "patron de la vedette". Nommé vice-président de l'association des Sables d'Olonne en 1985, j'ai continué comme canotier, avec une formation de secouriste-ranimateur, jusqu'en 2001. Ce fut au total 16 années sur les « Canot Tous Temps »
Le 12 avril 1997, un équipage d'étudiants naviguait entre la Trinité sur Mer et Port Joinville, en préparation de la course à la voile de l'EDHEC. Une jeune fille est tombée à la mer par des creux de 4 à 5 mètres. France Pinczon du Sel. Elle était skipper sur un voilier qui devait faire la course. Le temps que les secours soient alertés et qu'ils arrivent sur les lieux, elle est restée 5 heures dans une mer formée, et de l'eau à 15 degrés. Arrivés sur les lieux, nous l'avons récupérée en état d'hypothermie sévère.
Grâce à la formation suivie, j'ai pu la maintenir en état de vigilance jusqu'à ce qu'on la remettre aux pompiers du port de l'Ile d'Yeu. Elle n'a pas oublié ce temps-là, comme elle l'écrit dans son livre, après une croisière en Antarticque: « Carnets de bord. A la grâce d'un coup de mer. » Un livre qu'elle a eu la gentillesse de m'offrir en témoignage de son sauvetage. Préface de Catherine Chabaud. Editions Géorama.
Parmi les interventions de la vedette "Belle Olonaise » basée aux Sables d'Olonne, Marcel Barbarin écrivait en dédicaçant son livre : Pêche et piraterie dans les 40° rugissants (édtions Ouest-France) : « A Damien, ami de Clément mon père. Damien alors patron de la vedette SNSM lui sauva la vie en rade des Sables, suite à l'abordage du Kifanlo." Clément, marin ostréiculteur en retraite, fut durant quelques années le président de la Cosuveco que je dirigeais, et c 'est avec beaucoup de plaisir que j'ai travaillé avec lui.
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Plus de 30 ans après, en 2011, Damien continue ses engagements dans la vie associative et à la Mission de la Mer aux Sables d'Olonne.
( notes d'après le cahier de bord de Damien
transcrites par Claude B. aumônier des gens de mer )
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